Nous avons eu l’occasion d’échanger avec Johannes Eckerström, frontman charismatique d’Avatar, groupe suédois emblématique de la scène metal moderne. Avec son humour unique, son intensité et sa vision très personnelle de l’art, Johannes revient avec nous sur leur nouvel album 'Don't Go In The Forest', la relation presque viscérale qu’Avatar entretient avec son public, et la manière dont le groupe continue de repousser les frontières du metal. Une interview aussi passionnante que théâtrale - à l’image de Johannes lui-même.
Bonjour à tous, nous sommes ici avec Johannes du groupe de heavy metal Avatar. Comment vas-tu ?
Je vais bien, merci. Je parle beaucoup de moi aujourd’hui, ce qui est probablement une bonne chose pour vous, mais c’est amusant.
Nous sommes ici pour parler de votre prochain album Don’t Go in the Forest, qui sortira le 31 octobre. C’est un jour spécial pour une sortie. Est-ce que c’était intentionnel ?
Dans une certaine mesure, quand nous travaillions dessus, ce n’était pas “sortons-le pour Halloween”, mais une fois que tout a commencé à se finaliser et que nous avons vu la fenêtre dans laquelle il pouvait sortir, avec tout ce qui se passait niveau tournée, on s’est rendu compte : “Oh, on peut le sortir à Halloween. C’est plutôt génial. Allons-y.”
Encore une fois, vous ne proposez pas seulement des chansons à écouter, mais une histoire dans laquelle plonger. Pour toi, l’histoire de cet album a-t-elle une signification particulière ? Ou est-ce laissé à l’interprétation personnelle de chaque auditeur ?
D’une certaine manière, je suppose que c’est toujours un peu les deux. J’ai appris au fil des années à valider ce que les gens retirent de ce que nous faisons : ce que j’en retire moi-même de l’intérieur est correct, et ce qu’ils en retirent de l’extérieur l’est tout autant. Si nous réussissons, avant tout, à profondément toucher les gens, à leur faire ressentir quelque chose, alors ils ont totalement le droit d’avoir leur propre vision subjective de ce que c’est.
Cela dit, même si ce n’est pas un album conceptuel à proprement parler, on a plutôt découvert l’album en l’écrivant - ce qui est aussi le cas d’autres albums. Ça va et ça vient. Le dernier album avait un plan établi très tôt. Avant ça, Hunter Gatherer, c’était plus une question de regarder le résultat final. Avatar Country avait un plan total. Donc ça alterne d’un album à l’autre.
Pour celui-ci, on était de retour dans cette approche exploratoire. Chercher les ambiances. Beaucoup de chansons sont liées par une écriture plus guidée par le subconscient. Je n’étais pas pressé de comprendre de quoi parlait une chanson au moment où je commençais à l’écrire - ça venait avec le processus, vers la fin. Et là je me disais : “Ah, ok, maintenant je comprends.” Certaines chansons échappent à ça, mais globalement l’album repose davantage sur les rêves, le subconscient, et l’idée que lorsqu’on écrit, il faut faire confiance à la beauté. Si quelque chose semble beau, alors ça signifie probablement que ça veut dire quelque chose. Et c’était le cas.
Faire taire l’ego, suivre une voix intérieure… c’était encore une autre façon de retirer une couche de conneries de soi-même dans le processus créatif.
Est-ce que tu puises plus ton inspiration dans d’autres musiciens, ou dans Hollywood, les films ?
Ça dépend à chaque fois. Pas tellement les films, je ne pense pas. Je suis sûr que ça arrive aussi, mais c’est vraiment un mélange. L’idée d’être inspiré par ce que tu vois, ce que tu entends, par les gens autour de toi, ou juste par le monde… ça peut venir de partout.
Et évidemment de la musique. À la base, tu essaies toujours d’être Black Sabbath ou les Beatles ou l’un des grands groupes avec lesquels tu as grandi, dont tu es fan. Ce sont les influences fondamentales.
J’adore aussi découvrir de nouvelles choses dans la musique, même en dehors de ce qu’on fait, pour emprunter des idées. On ne fera jamais un album de jazz - désolé, on est un groupe de metal - mais j’aime regarder de longues vidéos YouTube sur la théorie musicale ou l’harmonie en jazz. Je me dis : “C’est cool. Je prends ça. Merci.” Et je le mets dans notre musique. Je pense qu’on fait tous ça : prendre des petits éléments ailleurs.
Y a-t-il quelque chose que vous avez expérimenté en studio pour la première fois ?
Oui, j’ai enfin rejoint le groupe, par exemple. Je joue du piano depuis longtemps avant l’enregistrement, mais là, j’ai joué sur une chanson écrite avec du piano, de la batterie, de la basse et de la guitare. Je suis Elton John maintenant. C’était nouveau pour moi - pas un grand événement dans l’histoire de la musique enregistrée, mais un changement cool pour moi d’avoir ce rôle dans le groupe.
Quand tu chantes, tu es l’instrument lead : les autres construisent un moteur et tu te places dessus. Tu réagis, tu pousses, tu tires, tu interprètes. Mais jouer du piano sur ce morceau, ça voulait dire être dans la fondation. Et ça, c’était rafraîchissant.
On a aussi fait appel à des musiciens extérieurs : cuivres, cordes, chœur… écrire les arrangements pour eux, dans cette ampleur-là, c’était une première pour moi.
On entend beaucoup d’instruments “non metal” sur l’album - violons, violoncelles, etc. Était-ce un choix artistique ou juste quelque chose que vous sentiez nécessaire pour les morceaux ?
Ça dépend des chansons. Certaines idées viennent de moi, d’autres de Tim. Pour Tim, je pense que c’est très instinctif. L’idée était là au moment où la chanson naissait.
On ne réfléchit pas trop en termes de “qu’est-ce qui est typique du metal”. Des tonnes de groupes ont intégré des influences folk, des percussions diverses, des inspirations classiques. Tout ça existe depuis longtemps.
Pour Tonight We Must Be Warriors, par exemple, les parties de guitare - la mélodie principale - existaient déjà dans des morceaux plus anciens. La mélodie était écrite pour guitare, mais très tôt j’ai senti que ça sonnait comme quelque chose qu’une flûte pourrait jouer, avec un côté musique militaire, révolutionnaire. Et une fois que tu sens ça, c’est un petit pas pour aller vers les cuivres, etc. Ça s’est fait assez organiquement.
Le chœur, c’était une recherche de nouveaux sons. Avant, on faisait nos chœurs nous-mêmes - j’enregistrais 64 fois, puis Tim et Henrik encore 16 fois, et voilà le chœur. C’est devenu notre truc à la Queen, les voix empilées. C’est cool, mais avoir vraiment beaucoup de voix ensemble, ça donne autre chose. Et on voulait le faire correctement.
En écoutant l’album, j’ai remarqué que chaque chanson commence d’une manière très différente, souvent par un instrument différent. Était-ce intentionnel ?
C’est vrai. Je n’y avais pas pensé. Mais non, ce n’était pas intentionnel. C’est un accident heureux. On a cette sorte de mantra de “ne jamais refaire la même chose deux fois”, alors ça arrive naturellement. Mais c’est cool que tu l’aies remarqué !
J’ai l’impression que cet album est très ouvert, qu’il montre vraiment toutes les choses qu’Avatar peut être dans le futur. Est-ce que tu ressens ça aussi ?
Oui, certainement. On ne peut pas encore dire ce qui va se prolonger dans la prochaine phase, mais on essaie d’apporter de nouvelles choses à chaque fois et d’en laisser d’autres derrière.
En tant que musicien, je me sens plus à l’aise avec la partie basse de ma tessiture sur cet album, plus mélodique aussi. Maintenant que j’ai ouvert cette porte, c’est une option pour l’avenir : faire un morceau de metal où je ne hurle pas tout le temps. Ça existait avant dans Smells Like a Freak Show ou Blood Angel, mais maintenant c’est plus cohérent avec les mélodies.
J’ai agrandi ma boîte à outils, en quelque sorte.
Ce qui compte, c’est qu’à chaque album, on sente que c’était important maintenant, qu’on n’aurait pas pu le faire avant. Et que si c’était notre dernier album, on serait en paix avec ça. Chaque album est notre “dernier album” depuis Black Waltz.
C’est beau, parce qu’on sent que vous évoluez, en tant que musiciens mais aussi personnellement, en tant que groupe.
Oui, et c’est parce qu’on est cinq, et que ça fait longtemps qu’on est cinq. Pour quatre d’entre nous, ça fait très longtemps. On a commencé adolescents, puis dans la vingtaine avec toute la décadence et l’envie de devenir adulte. Et maintenant… ce qui se passe maintenant. On grandit ensemble. On essaye de faire en sorte qu’Avatar reflète toujours où on en est dans nos vies.
Et ça me rend curieux : si on continue comme ça, qu’est-ce que ça donnera quand on aura 70 ans ?
Vous allez sortir cet album via Black Waltz Records, votre propre label indépendant. En quoi cette indépendance a-t-elle influencé votre processus créatif ?
Probablement pas tant que ça, parce qu’on a toujours gardé le contrôle artistique, même avec d’autres labels. Et on a été plus ou moins heureux selon les labels, mais globalement on faisait beaucoup nous-mêmes. On se disait : “À quoi servent ces labels ?” Tu leur donnes 80 % et ils redistribuent 20 % d’une manière où tu ne vois jamais vraiment l’argent.
On avait un peu de capital avant Dance Devil Dance, moment où tous nos contrats se terminaient en même temps. On avait deux options : négocier un deal incroyable avec les meilleures personnes du monde… ou dire “fuck le monde” et tout faire nous-mêmes.
On a écouté les propositions. Elles n’apportaient rien qu’on ne puisse pas faire nous-mêmes, à part… garder ces fameux 80 ou 90 % au lieu de 20 % qu’on ne voit jamais. Donc si un jour un label veut nous signer, il devra nous rendre 5 ou 10 fois plus gros du jour au lendemain. Je ne vois pas qui pourrait faire ça.
En gros, si Universal atterrit en hélicoptère sur mon toit avec 10 millions d’euros de budget promo et me dit “Johannes, tu es aussi joli que Taylor Swift”, alors j’écouterai. Sinon… non.
Et on a pu faire tout ça tout seuls : tourner avec Iron Maiden, jouer avec Metallica l’an prochain, faire notre plus gros concert en tête d’affiche à Mexico City… tout ça avec notre propre label. Bien sûr, avec des agents, distributeurs, promoteurs… mais le label, c’est nous.
On parlait d’interprétation, donc j’aimerais parler du titre. Don’t Go in the Forest. En écoutant l’album, j’ai senti que la forêt n’était pas un lieu physique, mais un état mental. Qu’est-ce que la forêt, pour toi ?
C’est plusieurs choses. Ce qui en fait un bon titre d’album. Et elles sont toutes liées.
Il y a une esthétique, une ambiance : quelqu’un perdu dans les bois. La nuit. Il fait froid. Tu es seul. Tu as peur. Tu es mouillé. Puis tu vois une lumière entre les arbres. Tu t’en approches. Tu entends de la musique. Tu arrives dans une clairière, et il y a un chapiteau de cirque. Il ne devrait pas être là, mais il y est. Tu entres. Ça, c’est le monde d’Avatar.
Et puis, quand on te dit “N’entre pas dans la forêt”… si tu es ce gamin un peu bizarre attiré par le metal, tu vas dire : “Je vais totalement aller dans cette forêt.” Fruits interdits, tabous… c’est attirant.
Le metal, c’est fun, c’est puissant, agressif, libérateur. Mais c’est aussi étrange. Tu vas voir Metallica, tu passes un super moment, et ils jouent une chanson sur un homme sans bras ni jambes qui veut mourir. C’est ça, le metal : l’équilibre entre ces vérités.
Et la forêt, c’est cette zone mentale où tu ouvres une porte interdite, où tu explores des choses sombres. Comme en thérapie : tu retournes vers une douleur, un trauma que tu ne veux pas affronter. Tu ouvres la porte, tu fais face, tu guéris. Le metal, dans ses meilleurs moments, permet cette croissance.
Vous venez d’ouvrir pour Iron Maiden, notamment à Paris il y a quelques mois, un show fantastique. Et vous revenez à Paris l’an prochain. Tu as hâte ?
Oui, mais l’excitation arrive 15 minutes - ou 15 secondes - avant le show. Quand tu es jeune, tu es excité une semaine avant, et tu es épuisé quand ça arrive. Donc je ne suis pas excité maintenant. Je n’ai pas à l’être. Mais j’ai vraiment hâte.
Paris, la France en général, a toujours été très bonne avec Avatar. Et j’adore la ville personnellement. Mais oui, j’ai hâte pour toute la tournée : Mexique, États-Unis, Noël, puis l’Europe. L’ensemble du voyage me réjouit.
Un mot pour vos fans ?
Juste que je vous aime.
Magnifique ! Merci de nous avoir accordé un peu de temps aujourd’hui !
Merci !





