Aujourd’hui, on plonge dans les entrailles du blackened death metal américain avec Patrick, batteur de Drouth, l’un des groupes les plus intenses de la scène de Portland.
On y parle évolution musicale, frustrations du monde moderne, effort artistique, extrémisme créatif, amitié, envie d’Europe… et de The Teeth of Time, un album brûlant de sincérité, de chaos et de maîtrise.
Une interview passionnée, honnête et profonde - à l’image de leur musique.
Bonjour à tous, nous sommes aujourd’hui avec Patrick du groupe Drouth. Comment ça va ?
Ça va. Merci de me recevoir.
Merci à toi d’être ici. Parlons d’abord du groupe : comment décrirais-tu votre musique à quelqu’un qui ne vous a jamais écoutés ?
On fait une forme de black metal, death metal… Il y a beaucoup d’émotion derrière. C’est très personnel, très cathartique. On essaie d’être extrêmes à certains niveaux, mais surtout on fait la musique qu’on veut entendre. On est de grands fans de death metal progressif, abrasif, et de black metal, donc on essaie de faire quelque chose dans ce spectre-là, quelque chose qui vient naturellement quand on joue ensemble. Donc oui : du blackened death metal, et aussi rapide qu’on peut aller.
Super. Quand le groupe a commencé, vous aviez un autre nom, non ?
Oui, avant que je rejoigne le groupe, ça s’appelait Contempt. On m’a demandé de venir jouer de la batterie, je suis allé à un de leurs concerts, j’ai vu Matt Stikker sur scène, et j’ai été soufflé par sa performance. Il est incroyable en live, une vraie force. Je me suis dit : “Ok, oui, on peut vraiment faire ça.” À l’époque, ils étaient plus doom metal/crust, ce que j’aime bien, mais j’aime aussi me pousser. Je suis un grand fan de grindcore, de death metal, de black metal, donc on voulait aller plus dans cette direction : signatures rythmiques bizarres, morceaux plus longs, les choses les plus étranges possible. Et puis Contempt, c’était déjà le nom d’un groupe UK établi dans les années 80–90. On ne voulait pas empiéter, ni débarquer comme “les mecs du death metal”. Donc on a choisi un nouveau nom, une nouvelle direction, un nouveau son.
Que représente le nom Drouth pour toi ?
Aujourd’hui c’est dur de trouver un nom de groupe. Avec Internet, tout existe déjà ou a existé, même si un groupe n’a sorti qu’un disque il y a 20 ans. “Drouth” est venu comme ça : c’est un mot ancien qui signifie sécheresse, ou même la soif. On aimait cette idée un peu apocalyptique du manque de subsistance. C’est sombre, mais ça a aussi un son à part, et ça m’a plu.
Donc le nom a évolué, et le groupe aussi. Tu parlais des racines punk rock : comment votre musique a évolué du début à aujourd’hui ?
On a sorti une démo, Vast Loathsome, qui avait encore du punk rock, du post-punk, du doom - que j’apprécie vraiment. Mais à un moment, je voulais vraiment pousser les choses. Je voulais jouer du metal extrême : blast beats constants, signatures tordues, tout pousser. J’ai eu une discussion avec Matt en disant que je voulais concentrer mon énergie sur un seul groupe plutôt que d’en lancer un autre, et lui ai demandé s’il voulait emmener Drouth dans cette direction. C’est comme ça qu’on a écrit les titres de Knives, Labyrinths, Mirrors. Depuis, le balancier oscille entre l’extrême/obscur et des choses plus traditionnelles dans l’écriture. On essaie d’équilibrer tout ça.
Quelles sont tes influences principales, musicales ou non ?
Beaucoup viennent d’autres médias. Je lis beaucoup - mythologie, science-fiction. J’aime imaginer comment l’humanité pourrait évoluer, comment les choses pourraient accélérer… et aujourd’hui elles accélèrent vraiment. Il y a beaucoup d’angoisse. On aime la nature, et on déteste voir son effondrement. On est déçus de l’humanité, parce qu’on pourrait faire tellement mieux. On est des créatures intelligentes mais limitées par la cupidité. Donc beaucoup de frustration ressort dans la musique. C’est pour ça que je fais ce genre de musique : pour relâcher la pression.
Et tu viens de Portland, une ville avec une scène underground solide. Comment cette scène vous a influencé ?
On est vraiment chanceux. J’ai grandi sur une île en Alaska jusqu’à mes 18 ans, puis j’ai déménagé à Seattle, que j’ai adoré, puis à Portland. Portland est incroyable pour la musique. Tu vas au magasin et tu croises des musiciens géniaux - le batteur de Red Fang, ou des gars de groupes que tu connais depuis des années. Il y a tellement de bons musiciens. En tant que batteur, j’adore me dépasser, et ici on peut apprendre de tellement de batteurs incroyables. C’est une très belle communauté. Je me sens chanceux d’y être.
Si tu pouvais collaborer avec n’importe quel artiste, métal ou non, qui choisirais-tu ?
Oh, wow… Il faut qu’ils soient vivants ? Non ? Alors c’est encore pire ! Je dirais peut-être Björk. Je suis aussi un énorme fan de David Bowie. J’ai du mal à idéaliser les gens à cause de leurs défauts ou de leurs scandales ou peu importe, donc pour moi c’est plus la vision, le style. J’adore l’art qui repousse les limites, le storytelling. Ce genre de collaboration serait dingue.
Votre nouvel album, The Teeth of Time, sort en mai. Si tu devais le décrire en un mot ?
En un mot ? … Satan. [rires] Non, je plaisante. Voyons… Je ne suis pas l’homme des mots - juste le batteur idiot ! Matt a un diplôme de littérature, c’est le génie. Mais… je dirais “petrichor” : l’odeur de la pluie qui tombe sur la terre. Quelque chose de revitalisant, mais lié à la décomposition - et dans la décomposition, il y a de la vie.
On a déjà découvert “False Grail”, qui ouvre ce nouveau chapitre. Pourquoi ce choix ?
Parce qu’il frappe fort immédiatement. Certains morceaux commencent par des intros ou des riffs, mais celui-là démarre direct - batteries et guitares en plein visage. Et il a beaucoup de variété : death metal, black metal, une grosse section doom à la fin. On voulait montrer tout ça. C’est aussi le dernier morceau qu’on a écrit, donc il représente le plus la version actuelle du groupe.
Le titre The Teeth of Time est évocateur. Il suggère le temps qui ronge tout. C’était votre intention ?
Je suppose, oui. Matt fait tout - j’ai une confiance totale en lui, j’adore son style. Beaucoup vient de son esprit. Mais une fois que l’art est posé, il appartient à tout le monde. Pour moi, les “dents du temps”, c’est ce qui broie tout. Rien ne peut arrêter ce qui arrive. Cette muraille se rapproche constamment, et on marche tous vers elle.
Peux-tu nous parler de la pochette ?
Matt est un fou furieux. Il illustre professionnellement - des pochettes, des t-shirts pour Metallica, des cartes Magic: The Gathering, des visuels pour Power Trip… plein de trucs. Pour le groupe, je lui dis toujours qu’il peut faire simple - on essaie juste de ne pas s’épuiser. Et il arrive avec un dessin qui lui prend 100 heures. La pièce fait genre 30x30 cm, tout à la main. C’est une ode à l’effort, au mythe de Sisyphe : faire le travail pour ce qu’il est. Il trouve la paix dans ça. Il y a énormément de choses dans l’art - chaos, symboles, concepts des paroles. Si tu zoomes, il y a toujours un détail. Et c’est aussi un énorme “fuck off” à l’art généré par IA et aux raccourcis. C’est pas pour ça qu’on fait de l’art. Nous, on veut l’effort, se dépasser. C’est là que se trouve la joie.
Comme il fait beaucoup dans le groupe, est-ce compliqué de travailler avec lui en studio ?
Non, pas vraiment. On se répartit les responsabilités et on se fait confiance. Tu engages quelqu’un parce que tu aimes son travail, et tu le laisses faire. C’est une machine - chant, guitare, solos. Il passe le plus de temps en studio. J’essaie juste de lui faciliter la vie et d’être là.
Le line-up a changé au fil des années, mais aujourd’hui vous semblez soudés. Confiance et admiration.
Absolument. Matt et moi jouons ensemble depuis 10 ans. Être dans un groupe, c’est dur - on répète deux fois par semaine. Moi, j’adore être en salle de répète, j’adore juste jouer de la batterie. Mais c’est un engagement énorme - boulot, famille. Je me sens chanceux d’être avec des musiciens de ce calibre et de ce caractère. Et en tournée, il faut une vraie confiance. Être coincé en voiture à nos âges, c’est dur ! Mais j’ai de la chance : aucune mauvaise personnalité. On veut continuer le plus longtemps possible.
Avez-vous changé quelque chose dans l’écriture ou l’enregistrement de cet album ?
C’était vraiment cool : on a pu enregistrer avec Billy Anderson. On est amis depuis longtemps. Il a enregistré Neurosis, Melvins, Mr. Bungle… partout. Pour l’écriture, c’était similaire, mais cet album est clairement notre album COVID. On ne savait pas ce qui allait arriver, si la musique allait continuer, si les concerts reviendraient. La motivation était difficile. J’ai hâte que le prochain soit plus cohérent et capture vraiment le moment présent pour nous.
Y a-t-il un morceau particulièrement dur à composer ou à enregistrer ?
On a quelques morceaux très longs et pleins de blasts non-stop et de double pédale, donc pour un batteur c’est intense. Je les écris pour me dépasser, puis j’oublie que je dois les jouer du début à la fin ! Through a Glass Darkly est l’un de mes préférés - 10 minutes, des blasts sans fin, des changements de signatures rythmiques, du 7 au 6. Changer de cerveau à grande vitesse, c’est dur. Mais je l’adore : c’est un bon mélange du death/black progressif que j’aime.
J’adore que vous ayez joué avec le titre de l’album dans la musique - les paroles, la pochette, les changements de temps.
Merci. Les choses se rassemblent naturellement. On a les mêmes influences, donc ça reste cohérent.
Votre label Eternal Warfare Records est très respecté dans l’underground. Comment cela a influencé l’album ?
Ça faisait longtemps qu’on y pensait. Nate est un bon ami, presque un membre secret du groupe. On a enregistré notre première démo à Salem, où Mizmor, Mania, Hell, Blood Incantation, Unto Others, et plein d’autres gravitent. On allait tout sortir nous-mêmes, mais travailler avec Nate s’est imposé naturellement.
Si votre album était la BO d’un film, ce serait quoi ?
Un film d’horreur sci-fi. Des émeutes dans les rues d’une ville futuriste, des courses poursuites, de l’action frénétique. Ou un jeu vidéo étrange, genre Dark Souls.
Avez-vous déjà des plans de tournée après la sortie ?
Oui, quelques dates dans le Nord-Ouest - Portland, Seattle. Puis une tournée de trois semaines : Californie, Texas, Chicago, retour. Tourner depuis le Nord-Ouest, c’est dur : 8 à 12 heures de route entre chaque date. Mais on est excités. On adore les petites villes et revoir les amis de longue date.
J’espère vous voir un jour en Europe !
C’est le but ! On adorerait venir. On a l’impression qu’il faut être invité. J’ai beaucoup tourné en Europe l’année dernière - c’était incroyable. Les gens aiment la musique différemment. Vous avez des festivals qu’on n’a pas ici. Si je pouvais changer quelque chose, j’aurais peut-être déménagé en Europe à 20 ans.
Quel pays aurais-tu choisi ?
Je ne sais pas. L’amour de la musique est différent. Aux US les gens consomment ce qui passe à la TV, ce qui est commercial. En Europe les gens aiment vraiment le metal. L’Allemagne vient à l’esprit, avec tous les festivals, mais je ne sais pas si j’y vivrais. Leipzig est super cool. Mais l’herbe est toujours plus verte ailleurs - il y a des problèmes partout.
Un message pour vos fans et auditeurs ?
Créez. Continuez à créer de l’art. Mettez des alarmes, programmez des répétitions, respectez le temps des autres. Travaillez votre instrument - c’est ça, la beauté. Jouer de la batterie, c’est comme un art martial. Et même si vous n’êtes pas musiciens, créez. N’ayez pas peur si d’autres sont meilleurs. Créer pour créer, c’est essentiel.
Merci beaucoup d’avoir pris du temps pour nous !
Merci à vous !





