À l’approche de la sortie de Your God Fearing Days Are About To Begin, Saint Agnes s’apprête à dévoiler l’œuvre la plus lumineuse et la plus personnelle de sa carrière. Après l’intensité émotionnelle de Bloodsuckers, marqué par le deuil et la douleur, le groupe britannique revient avec un album porté par la liberté créative, l’expérimentation et l’envie retrouvée de faire de la musique.
Lors de notre entretien avec Kitty A. Austen et Jon Tufnell, le duo est revenu sur la genèse de ce nouvel opus, son processus de création plus instinctif que jamais, l’importance de l’honnêteté dans l’écriture, ainsi que les thèmes profondément humains qui traversent le disque. Entre introspection, espoir, questionnements personnels et regard sur le monde qui les entoure, Saint Agnes livre un album riche en contrastes, où la lumière trouve enfin sa place aux côtés de l’ombre.
Bonjour à toutes et à tous, aujourd’hui nous sommes avec Jon et Kitty de Saint Agnes. Comment allez-vous ?
Kitty - Bien. Fatiguée, mais bien.
Jon - Oui, ça va très bien. On est impatients.
Nous sommes ici aujourd’hui pour parler de votre prochain album, Your God Fearing Days Are About To Begin, qui sortira le 29 mai. Pour commencer, si vous deviez le décrire en un seul mot, lequel choisiriez-vous ?
Kitty - Je dirais euphorique. C’est une question plutôt difficile, non ?
Jon - Oui, très difficile. Je dirai “plein d’espoir”.
Pourquoi ?
Kitty - Je trouve que cet album comporte beaucoup plus de contrastes, d'ombre et de lumière. Mais surtout beaucoup plus de lumière. Je le trouve vraiment beau. Il y a des passages qui sont vastes, aériens, presque lumineux, et qui me procurent réellement un sentiment d'euphorie lorsque je les écoute. Cette euphorie était d'ailleurs quelque chose que je voulais absolument capturer sur ce disque.
Pour notre précédent album, Bloodsuckers, j'étais dans un état d'esprit totalement différent. J'étais en plein deuil : j'avais perdu ma mère. Nous avons commencé à écrire et enregistrer cet album peu après son décès, et tout le processus a été extrêmement difficile. C'était une expérience très douloureuse.
Je voulais que ce que nous ferions ensuite soit plus joyeux, plus léger et plus amusant à créer. J'étais devenue assez découragée vis-à-vis de la musique parce que la réalisation de cet album avait été si éprouvante émotionnellement que je me demandais sincèrement si j'avais envie de revivre ça.
Faire un album est quelque chose de très émotionnel. En tout cas pour moi. Je pense qu'il est important de s'ouvrir totalement lorsqu'on écrit. Après Bloodsuckers, j'hésitais vraiment. Je me demandais : « Est-ce que j'ai encore envie de faire ça ? » C'est pour cette raison qu'il était essentiel pour moi que la création de ce nouvel album soit plus libre, plus légère et, au final, plus euphorique.
Jon - Ma réponse est finalement assez proche. J'ai choisi plein d'espoir parce que nous avions tous les deux, dans une certaine mesure, perdu le plaisir de faire de la musique après l'expérience de Bloodsuckers.
Nous avons tout donné pour cet album. Et parfois, tout donner ne signifie pas que l'expérience est agréable. Elle peut être artistiquement enrichissante sans être amusante ou sans donner envie de recommencer. Nous étions donc assez anxieux à l'idée de nous replonger dans ce processus.
Avant de commencer, Kitty a dit : « Arrêtons de trop réfléchir. Faisons simplement ce que nous avons envie de faire. Ce que nous écrivons sera ce que nous voulons écrire. Ce que nous avons à dire sera ce que nous avons à dire. Et ce que l'album deviendra, il le deviendra naturellement. » Cette liberté a été incroyable.
Dès les premières étapes de création, tout est redevenu excitant. J'ai ressenti de l'espoir pour l'avenir du groupe, de l'espoir à l'idée de retrouver du plaisir à faire de la musique et de retomber amoureux de ce processus.
Musicalement aussi, nous avons beaucoup expérimenté. Nous avons changé notre manière de composer, jusque dans les tonalités utilisées. Avant, presque tout était écrit en mineur. Cette fois, nous avons voulu explorer davantage les tonalités majeures tout en conservant une part d'ombre à l'horizon.
L'image que j'associe toujours à Bloodsuckers, c'est celle d'une nuit de fièvre où l'on est malade, épuisé, où l'on a l'impression que la nuit ne finira jamais, où tout semble pénible et oppressant. Ce nouvel album, c'est le moment où l'on commence enfin à aller un peu mieux. Le soleil traverse la fenêtre, une brise fraîche entre dans la pièce et l'on se dit : « Finalement, peut-être que tout ira bien. »
C'est exactement ce que représente cet album pour moi.
Quel a été le processus créatif ? Comment cela s'est-il passé en studio ?
Kitty - Pour commencer, nous avons travaillé avec un producteur pour la première fois. Finalement, nous avons repris la production en interne et terminé l'album nous-mêmes, mais au départ nous avions commencé avec un producteur. Nous sommes donc entrés en studio et je crois que nous avions environ deux semaines, peut-être deux semaines et demie.
Aucune des chansons n'était réellement complètement aboutie. Nous avions des fragments de morceaux, des idées de chansons, mais rien de concret. Le fait de lâcher prise et de ne pas tout contrôler était assez nouveau pour nous, parce qu'auparavant nous faisions absolument tout nous-mêmes : l'écriture, l'enregistrement, le mixage, la production, tout.
C'était très différent. Mais je pense qu'aborder les choses de cette manière nous a rendus plus libres, parce que nous n'étions pas attachés à des idées précises. Nous nous sommes simplement dit : « On va entrer en studio, jouer ensemble et voir ce qui se passe. »
Jon - Travailler avec ce producteur n'a finalement pas fonctionné sur le long terme, mais pendant les deux semaines que nous avons passées avec lui, cela nous a montré que nous pouvions prendre du plaisir dans ce processus. Kitty a découvert une nouvelle façon de chanter, ou de nouvelles approches vocales, et nous avons peut-être trouvé une nouvelle palette sonore.
Ensuite, nous avons repris tout cela et réalisé l'album que nous nous sommes rendu compte que nous étions capables de faire. Cette période a donc été une sorte de transition qui nous a permis d'y parvenir.
Kitty - Ça nous a donné confiance, non ? On s'est dit : « En fait, oui, on peut le faire. »
Jon - Parce qu'on s'est rendu compte que, sans vouloir paraître prétentieux, si nous sommes capables d'écrire une chanson en dix minutes, elle ne sera pas forcément excellente, mais ce sera quand même une chanson.
Nous n'avons aucun mal à trouver des idées, et certaines pourraient même plaire au public. Mais ce qui compte, c'est que nous les aimions nous-mêmes. C'est toujours ce que nous recherchons : qu'est-ce que nous aimons vraiment ? Parmi les cinq idées sur lesquelles nous travaillons, laquelle est celle à laquelle nous pensons encore au moment d'aller nous coucher ? C'est celle-là que nous allons développer.
Les autres, nous les laisserons simplement partir, et ce n'est pas grave. Il faut savoir les abandonner. Il y a une vraie liberté dans cette démarche. Laisser partir les idées que l'on n'aime pas profondément et simplement suivre l'énergie du moment.
J'ai vu que vous aviez travaillé avec Jim Pinder sur cet album. Selon vous, en quoi son implication a-t-elle influencé le résultat final ?
Kitty - J'adore ce que Jim a apporté à l'album, parce qu'il est arrivé sur des morceaux que Jon avait déjà mixés jusqu'à un certain stade. Jim n'a pas simplement reçu une série de pistes brutes. Nous étions assez fermes sur la direction que nous voulions prendre, parce qu'on a du mal à ne pas tout faire nous-mêmes et à ne pas contrôler chaque détail. Cet album compte énormément pour nous. La seule chose qui nous importe, c'est que ce qui sort des enceintes ressemble exactement à ce qu'on entend dans notre tête. Je ne pense jamais au public, au management ou à quoi que ce soit d'autre. La seule question, c'est : est-ce que cela correspond à ce que je voulais faire ? Donc oui, il nous est parfois difficile de travailler avec d'autres personnes.
Jon - C'est très compliqué d'expliquer à quelqu'un ce que l'on a dans la tête.
Kitty - Oui, vraiment. Cela fait plus de dix ans que nous discutons de ce groupe ensemble, donc nous nous comprenons très facilement, mais transmettre cette vision à quelqu'un d'extérieur est beaucoup plus difficile. Quand Jim a reçu les mixes, il a rapidement compris la direction dans laquelle ils allaient. Mais il les a élevés à un niveau sonore que nous n'aurions jamais pu atteindre seuls. L'album sonne magnifiquement bien, et nous n'avons tout simplement pas les compétences techniques pour faire ce qu'il a fait. Ce qui était parfait, c'est qu'il n'a jamais dénaturé ce qui existait déjà. Il a simplement sublimé le tout. Pour nous, c'était exactement ce qu'il fallait.
Jon - Il y a eu plusieurs moments que j'ai adorés lorsque nous avons travaillé avec lui. Par exemple, à propos de la batterie sur Everything You Denied, il nous a dit : « Je ne peux pas améliorer ça, donc je n'y touche pas. » Et nous, on s'est dit : « Génial ! » Il n'avait pas besoin de modifier quelque chose juste parce qu'il le pouvait.
Kitty - Il n'y avait aucun ego dans sa démarche. C'était vraiment une très belle collaboration.
Jon - En revanche, il pouvait aussi dire : « Je pense que je peux faire quelque chose avec les guitares. Je vais les pousser un peu plus et les retravailler. » C'est là que l'aspect collaboratif devenait intéressant. Jim travaille généralement sur des productions metalcore très modernes, donc cet album représentait quelque chose d'assez différent pour lui. Il était curieux de comprendre nos choix et notre façon de travailler. Parfois, il nous disait même : « J'espère que ça ne vous dérange pas, mais je n'ai pas rendu cette section ultra massive », ce qui est pourtant sa marque de fabrique, « parce que j'aime le côté un peu brut et fragile qu'elle dégage. »
Et nous répondions : « C'est exactement ce que nous voulons. » Nous ne cherchons pas forcément une énorme production metal ultra moderne. Nous voulons simplement que cela sonne juste. Et notre définition de ce qui est « juste », comme le disait Kitty, c'est cette idée que nous avons en tête et que nous essayons de transmettre. Parfois c'est très propre, parfois c'est plus sale. Nous n'avons pas vraiment de règles. C'est difficile à expliquer, mais Jim a parfaitement compris cette vision et a réussi à lui donner vie.
En quelques mots, comment décririez-vous votre évolution depuis votre premier album jusqu'à aujourd'hui ? Pas seulement musicalement, mais aussi humainement, en tant que membres du groupe ?
Kitty - C'est finalement la même chose. Je pense que notre évolution personnelle se reflète directement dans nos albums. Quelqu'un disait tout à l'heure qu'on peut vraiment suivre mon évolution en tant que femme depuis Welcome to Silvertown jusqu'à aujourd'hui, parce que j'étais beaucoup plus jeune à l'époque et qu'il s'est passé énormément de choses dans ma vie depuis.
Je crois que c'est très perceptible lorsqu'on écoute nos disques. Mais s'il fallait choisir un mot, je dirais la confiance. Je trouve que les albums, tout comme mon chant, dégagent aujourd'hui beaucoup plus d'assurance. Une confiance en moi que je n'avais pas forcément avant. Je me suis aussi sentie beaucoup plus libre d'essayer différentes manières de chanter.
D'habitude, je chantais uniquement avec Jon. Nous étions tous les deux enfermés dans notre studio à la maison. Alors entrer dans un vrai studio avec un producteur et avoir quelqu'un d'extérieur qui me suggérait des choses, du genre : « Et si tu la chantais dans cette tonalité ? » ou « Tu pourrais essayer de l'interpréter comme ça ? »…
Avant, j'aurais probablement été très réticente en répondant : « Non, non, ce n'est pas comme ça que je chante. » Mais avant d'entrer en studio, j'ai pris la décision d'accepter toutes les propositions et d'essayer absolument tout. Et ça a été une véritable révélation pour moi. J'ai eu l'impression de devenir l'artiste que j'avais toujours espéré être. Et aujourd'hui, je me sens vraiment bien par rapport à ça.
Jon - Oui, je suis totalement d'accord avec tout ce qu'elle vient de dire. Je n'ai pas grand-chose à ajouter.
Vous avez lancé cette nouvelle ère avec The Father, The Son, and The Holy Beast, sorti en août dernier. Pourquoi avoir choisi ce morceau pour ouvrir ce nouveau chapitre et annoncer l'album ?
Kitty - Pour moi, ça a toujours été évident que ce serait le premier morceau dévoilé. Avant même que le label n'ait entendu l'album, avant que qui que ce soit ne l'écoute, je disais déjà : « Ce sera le premier single. » Et heureusement, tout le monde a été d'accord avec moi, ce qui était génial. Je n'ai pas eu à me battre pour défendre ce choix, parce que parfois il faut vraiment le faire.
Mais pour moi, c'était une évidence, parce que je ne saurais même pas dans quel genre musical classer cette chanson. Elle est tellement étrange. Tellement atypique. Il n'y a même pas de refrain. C'est un morceau vraiment singulier. Et c'est précisément ce qui le rendait passionnant à mes yeux. Je savais que les gens qui passeraient de Bloodsuckers à ce titre se diraient : « Waouh, c'est complètement fou. »
Je trouve aussi qu'il contient énormément d'éléments que l'on retrouve ensuite tout au long du disque. On y entend cette dimension presque orchestrale et très belle. On y trouve aussi ces passages très dansants, très « club », qui reviennent souvent sur l'album. Et puis il y a tout le langage utilisé dans le morceau : cette façon d'employer l'imagerie et le vocabulaire religieux pour parler d'une rupture amoureuse, ou plus largement du fait de perdre foi en quelqu'un ou en quelque chose.
Cette chanson rassemble donc tous les grands thèmes et repères qui traversent l'album. Et je trouve que c'est une manière vraiment intéressante de commencer. Elle donne immédiatement une idée de ce qu'est le disque : quelque chose de très multiple, qui part dans différentes directions, presque imprévisible. Mais tout ce que l'on entend dans ce morceau sera développé davantage par la suite sur l'album. C'est pour cette raison que je trouvais que c'était l'introduction idéale.
Et j'ai l'impression que même si chaque chanson possède sa propre thématique, elles semblent toutes reliées d'une certaine manière. Au fond, elles parlent de l'expérience humaine. Est-ce que vous écrivez à partir de vos propres émotions ? Et est-ce que l'écriture représente une forme de catharsis pour vous ?
Kitty - Oui, complètement. La réponse est clairement oui. Mais je pense aussi qu'à mesure que ma confiance en moi a grandi, mon écriture est devenue beaucoup plus personnelle. Parce que c'est difficile de mettre ses sentiments dans une chanson qui pourra être écoutée des millions de fois, par des milliers de personnes. Ce sont des choses très intimes.
Je crois que Bloodsuckers m'a appris quelque chose d'important. Quand je l'ai fait, en particulier avec une chanson comme This Is Not The End, qui est un peu la ballade de l'album, j'ai constaté qu'elle avait créé davantage de connexion avec les gens que tout ce que j'avais écrit auparavant.
Avant cela, je me cachais derrière des personnages ou des voix fictives. Avec Bloodsuckers, j'ai vraiment commencé à écrire avec ma propre voix, à parler de mes pensées, de mes sentiments et de mes expériences. Et la connexion avec le public est devenue quelque chose de différent, quelque chose de très positif.
Ça m'a poussée à me dire : c'est ça que tu dois faire. Tout Your God Fearing Days Are About To Begin est constitué d'histoires personnelles. Il n'y a quasiment plus de personnages.
Jon - Il y a une chanson sur l'album qui s'appelle Everything You Denied. Et je pense qu'elle repose sur une idée très simple : j'ai toujours été suffisante telle que j'étais. Aujourd'hui, tu es plus forte parce que tu as accepté cette réalité : tu étais déjà suffisante. C'était un élément fondamental de cet album.
Andy et moi répétons ça à Kitty depuis des années : ne t'inquiète pas, tu es douée. Vraiment douée. Fais simplement ce que tu as envie de faire. On adore ce que tu fais. Tu n'as pas besoin de te comparer aux autres. Évidemment, c'est facile à dire quand on n'est pas la personne qui chante. Mais sur cet album…
Sur Bloodsuckers, tu avais déjà commencé à lâcher prise. Et les chansons sur lesquelles tu t'étais le plus abandonnée sont justement celles que tu préfères encore aujourd'hui. Du coup, pour ce nouvel album, il semblait évident que tu devais simplement faire ce que tu avais envie de faire, quelle que soit la forme que cela prendrait.
Mais il y a aussi quelques morceaux qui proposent un regard personnel sur des événements mondiaux, comme Gods of War ou Good Boy. Ce sont probablement les chansons les plus tournées vers l'extérieur que tu aies jamais écrites.
Kitty - Ce sont des chansons assez politiques, ce qu'on n'avait jamais vraiment fait de manière aussi explicite auparavant.
Jon - Oui, mais ça reste ton point de vue. Ce sont toujours tes réflexions personnelles sur ces sujets.
Kitty - En fait, ça m'inquiétait un peu, parce que toutes les chansons abordent des thèmes très différents et parlent de choses complètement différentes. Je me demandais si l'ensemble n'était pas trop dispersé. Mais j'espérais vraiment que les gens comprendraient qu'il s'agit simplement de mon expérience, de ce que c'est que d'être une femme d'une trentaine d'années en 2025. J'essayais vraiment de transmettre cela : voilà ce que c'est. Toutes ces choses-là, c'est ça, la vie aujourd'hui.
Jon - Oui, parce qu'il n'existe pas une seule réalité ou un seul sujet. La vie est quelque chose de complexe.
Kitty - Exactement.
Une nouvelle fois, vous abordez des sujets assez forts. Vous parliez de Good Boy, il y a aussi Gods of War. Même si les titres semblent très différents, ils paraissent liés dans leur manière de transmettre un message. Est-ce que vous pensez que la musique est un bon moyen de dénoncer certaines choses de manière artistique ?
Kitty - Oui, absolument. Je n'aime pas être trop explicite. Je préfère une approche plus poétique. Cela ne veut pas dire que je ne trouve pas importante la musique ouvertement politique, bien au contraire. Des groupes comme Idles ou Lambrini Girls le font merveilleusement bien. J'adore cette musique et je pense qu'elle est essentielle.
Simplement, ce n'est pas la manière qui me correspond le plus. Mon écriture est plus poétique. Mais avec Gods of War, j'ai vraiment ressenti le besoin d'écrire cette chanson à cause de tout ce qui se passe dans le monde. Je ne sais pas comment, en tant qu'artiste, on peut rester assis sans rien dire. C'est terrible. Ce qui se passe à Gaza est terrible. Pour être honnête, cette chanson a été écrite spécifiquement avec cela en tête.
Les paroles ne sont pas totalement explicites, mais je pense qu'en écoutant la chanson, on comprend d'où elle vient.
Jon - Oui, c'est la première chanson qui m'a rendu un peu nerveux. J'avais écrit la musique et j'avais déjà une idée assez précise de ce qu'elle allait devenir. Dans mon esprit, ce devait être quelque chose de très doux et de très personnel. Puis Kitty m'a dit : « Non, j'ai envie d'écrire sur la masculinité fragile et sur son impact sur les événements mondiaux. »
Et je me suis dit : « C'est un sujet énorme. Est-ce vraiment à nous d'en parler ? » Puis j'ai lu ce qu'elle avait écrit et j'ai compris son approche. Je me suis dit : « Ah, d'accord, je vois où elle veut en venir. » Je lui ai fait confiance. C'était la première fois qu'une chanson s'éloignait autant de ce que j'avais imaginé au départ lorsque j'avais commencé à composer la musique. J'ai dû prendre du recul et l'écouter presque comme un fan qui la découvre pour la première fois.
Kitty - Je pense aussi qu'il est important de comprendre qu'on n'a pas besoin d'exprimer ces choses parfaitement. Le plus important, c'est de dire quelque chose. Je crois qu'avant, j'avais peur de me tromper ou de mal m'exprimer. Mais aujourd'hui, je ne pense plus que ce soit l'essentiel. Quand on voit Trump, les États-Unis et tout ce qui se passe dans le monde, on se dit simplement : « Mon Dieu... » C'est pour cela que j'ai écrit cette chanson. J'avais simplement besoin de dire quelque chose.
Jon - Oui, et je pense que cela se ressent vraiment. L'une des grandes qualités de Kitty en tant qu'autrice est sa capacité à trouver quelque chose de profondément humain et universel, même lorsqu'elle écrit sur des sujets immenses ou sur des réalités qu'elle n'a pas directement vécues.
C'est devenu l'une de mes chansons préférées de l'album à cause de la manière dont elle a évolué. Et c'est fascinant de voir à quel point le résultat final est éloigné de son point de départ : moi, seul chez moi, en train de jouer une ligne de basse et d'imaginer quelque chose de complètement différent. Voir cette transformation se produire, c'est l'un des aspects les plus passionnants du métier de musicien.
Si votre album était la bande originale d’un film, quel genre de film serait-ce ?
Jon - C’est une question difficile, parce qu’autrefois la réponse aurait probablement été évidente. Nous aurions sans doute parlé d’un film plus sombre, plus proche de l’horreur, quelque chose de plus intense.
Kitty - Comment s’appelle le genre de film où l’on suit quelqu’un dans un voyage personnel ? Une histoire d’évolution, de découverte de soi ? Je pense que ce serait ça. Un très beau film indépendant sur quelqu’un qui cherche sa voie et finit par la trouver.
Jon - Oui, complètement. Nous adorons aussi la science-fiction philosophique, des œuvres comme Matrix ou Nineteen Eighty-Four. On avait même une silhouette en carton de Neo dans le studio, pour une raison assez étrange, parce qu’à ce moment-là nous étions complètement fascinés par Matrix. Je pense que ce type de science-fiction a clairement influencé l’atmosphère générale de l’album.
Kitty - Et Matrix, c’est aussi une histoire de cheminement personnel, non ?
Jon - Exactement. C’est une quête personnelle. Donc peut-être que cet album serait Matrix... si le film était refait aujourd’hui.
L'album se termine avec Where Do I Begin?, ce qui est presque paradoxal puisque c'est le dernier morceau du disque. En plus, la chanson s'achève sur ce qui ressemble à un battement de cœur qui s'estompe progressivement. Que signifie cette fin pour vous ?
Jon - J'adore le fait que tu aies remarqué ces détails. C'est même assez émouvant à entendre parce que tu fais partie des premières personnes avec qui nous parlons de l'album, et c'est agréable de voir que tu ne t'intéresses pas seulement aux singles.
Cette chanson a été particulière à écrire parce que je ne suis pas vraiment pianiste, mais c'est moi qui ai composé la musique ainsi que la mélodie vocale, ce que je n'avais jamais fait auparavant. D'habitude, Kitty s'occupe de tout ce qui concerne les lignes de chant tandis que nous travaillons ensemble sur la musique.
Cette fois-ci, j'avais les accords et une mélodie en tête. Les accords étant assez complexes, la mélodie devait être très précise pour fonctionner par-dessus. Je trouvais que c'était une belle pièce musicale et qu'elle pourrait devenir une excellente chanson, ainsi qu'une belle façon de conclure l'album.
Puis Kitty est partie écrire les paroles. Quand je les ai découvertes, je les ai trouvées extrêmement touchantes et assez tristes. Je n'avais pas réalisé à quel point elle s'interrogeait sur elle-même, sur ce qui venait réellement d'elle et sur ce qui provenait des personnes qui l'avaient soutenue pendant cette période difficile. Au final, c'est devenu le cœur de Where Do I Begin?.
Kitty - Oui, c'était avant tout une lettre de remerciement à Jon pour… Désolée, je vais me mettre à pleurer. Simplement pour avoir été là pour moi pendant tout ce qui s'est passé. C'est même la première fois qu'on en parle vraiment.
Jon - Oui, on n'en avait jamais parlé ensemble.
Kitty - Mais je crois aussi que je m'étais un peu perdue parce que je me suis énormément appuyée sur Jon. J'en suis arrivée à un moment où j'ai ressenti le besoin de me redécouvrir, de me rappeler qui j'étais en dehors de quelqu'un qu'on soutient et dont on prend soin. Jon m'a énormément aidée. Le reste du groupe aussi. Même les fans m'ont aidée à traverser cette période.
Cette chanson est donc à la fois un merci et une interrogation. À la fin du disque, c'est comme si je regardais l'avenir en me demandant : « Et maintenant ? » J'ai l'impression d'être redevenue moi-même ou peut-être une nouvelle version de moi-même. C'est de là que vient le titre : Where Do I Begin? Où est-ce que tout cela se termine ? Qui suis-je désormais ? C'est une chanson triste, mais je vais beaucoup mieux aujourd'hui. Je ne me sens plus triste. Je me sens bien.
Jon - Oui. Dans les paroles, il y a plusieurs références à la mer et à l'eau. Musicalement, nous voulions que la fin donne l'impression de rayons de lumière traversant l'eau, avec des bulles qui remontent lentement à la surface. Dans mon esprit, cela représentait l'acceptation : le fait d'entrer dans un nouvel environnement et d'apprendre à y trouver sa place.
La fin du morceau est née presque par accident. Les synthétiseurs analogiques sont des machines assez étranges. Ce sont essentiellement des circuits électroniques que l'on branche ensemble en espérant qu'ils produisent quelque chose d'intéressant.
Kitty - Et la moitié du temps, on est incapables de recréer les sons ensuite parce qu'on ne sait pas vraiment les utiliser correctement.
Jon - Exactement. Un jour, alors que je jouais, le synthé a commencé à produire ce son que l'on entend à la toute fin du morceau. Il a simplement continué à tourner tout seul. Pour moi, cela ressemblait presque à un sonar sous l'eau. Je sais que certaines personnes y entendent un moniteur cardiaque, mais ce n'est pas ainsi que je l'ai perçu.
J'aimais l'idée qu'après tout ce que raconte l'album, après toute cette beauté et toutes ces émotions, il ne reste qu'une simple note électronique qui continue de résonner indéfiniment; quelque chose que nous avons créé mais qui poursuit sa route seul.
Il y avait quelque chose de beau et de légèrement mélancolique dans cette image, comme un petit robot qui continue simplement son chemin. C'est exactement ce que j'imagine lorsque j'entends cette fin.
C'est magnifique.
J'ai une dernière question. Avez-vous un message pour vos fans ?
Jon - Oui, merci pour votre patience avec nous. Nous avons retardé la sortie de cet album parce que nous voulions vraiment nous assurer qu'il soit exactement comme nous l'imaginions. Je pense que nos fans ont compris que ce qui guide chacune de nos décisions n'est ni le business, ni l'ego, ni la fierté personnelle : c'est l'art.
Et je leur en suis extrêmement reconnaissant, parce que cela nous donne une certaine liberté face au management, aux labels et à tout ce qui entoure le groupe. Nous pouvons leur dire : "Les choses qui ont fonctionné pour nous sont celles où vous nous avez laissé suivre notre propre voie et notre vision artistique."
À l'origine, cet album aurait déjà dû être sorti, mais nous n'étions pas satisfaits de certains aspects visuels du projet. Nous voulions aller plus loin, construire un véritable univers autour du disque. Nous avons donc préféré repousser la sortie afin que les gens puissent profiter pleinement de l'expérience, plutôt que de simplement sortir un clip puis l'album dans la foulée.
Kitty - Oui, exactement. Nous avons énormément de chance. Quand nous avons annoncé le report de l'album, nous n'avons reçu aucun message négatif. Pas un seul. Tout le monde nous disait simplement : "Prenez votre temps, on sera là quand il sortira." Et j'en suis vraiment reconnaissante. C'est quelque chose de très précieux d'avoir une communauté aussi bienveillante.
Jon - Oui, nos fans sont sincèrement parmi les personnes les plus gentilles qui soient.
Merci beaucoup d'avoir pris le temps de répondre à mes questions aujourd'hui.
Jon - Merci pour cette excellente interview. J'ai vraiment passé un très bon moment.
Kitty - Oui, les questions étaient super. Merci beaucoup.

